Voici plus d’un mois que nous sommes arrivés au pays des éléphants (le terme est symbolique parce qu’il n’en reste plus guère des éléphants), nous commençons à nous installer dans notre quotidien abidjanais et à prendre nos marques au fil des semaines bien remplies.

Les enfants s’habituent petit à petit aux journées d’école denses. Apolline a 37 heures de cours hebdomadaires, Célestin et Eléonore presque autant. L’approche de la scolarité et la conception de l’apprentissage sont vraiment très différentes de ce qu’ils ont pu connaître jusque-là. Les élèves sont assis presque tout le temps, copient beaucoup, apprennent des leçons par cœur. Il n’y a pas d’activité de découverte, peu d’exercice d’application et surtout très peu d’activité physique. La matinée de 7h30 à 12h20 est coupée par une seule petite récréation de 15mn qui est surtout constituée d’un goûter. Pas de loup glacé, pas de corde à sauter : Eléonore a été très déstabilisée de voir que ses camarades ne couraient pas, ne jouaient pas vraiment. Célestin a trouvé des combines : il apporte désormais son ballon de foot à l’école, ce qui lui permet de dépenser son énergie avec ses camarades pendant les récrés et il a négocié la sieste de début d’après-midi contre une séance de lecture seul dans la bibliothèque. Apolline et Eléonore n’échappent en revanche pas à la sieste obligatoire de la TPS à la Terminale. De 13h à 13h50, toutes les élèves s’installent en effet sur le sol de leur classe, dans un double pagne (un bout dessous, un bout dessus, comme un duvet) et dorment pour la plupart, surtout celles qui font de longs trajets. Nos filles ont accueilli ce temps avec surprise au début mais le prennent maintenant comme un temps de pause plutôt bienvenu. Tous les soirs, ils ont des devoirs maison, et Apolline a minimum une évaluation par jour, en général de restitution de cours. L’aspect scolaire occupe donc une grande partie de notre temps pour l’instant. Ce qui leur permet cependant de trouver les ressources pour s’adapter à ce rythme bien soutenu c’est la grande bienveillance de leurs camarades et l’accueil chaleureux dont ils font l’objet partout. L’atmosphère est vraiment paisible, il n’y a pas de violence, pas de conflit, très peu de moqueries. On est assez heureux que notre 4ème puisse vivre cette année traditionnellement un peu délicate du collège dans cette ambiance. Des amitiés commencent à se tisser à travers des invitations, des petits cadeaux, des goûters partagés.


De notre côté, on peut dire que ce premier mois a été une phase d’observation. Etienne a initié la conception du laboratoire de Sciences, en concertation avec ses collègues et la direction. En parallèle, il essaie d’impulser une dynamique expérimentale dans son équipe. Il réfléchit également au club « sciences et techno » qu’il va lancer prochainement sur demande de notre partenaire, notamment avec les imprimantes 3D qu’il a pu récupérer grâce à des dons très généreux (ce sera l’objet d’un article plus précis quand il aura lancé le club). Quant à moi, je me familiarise encore avec l’organisation de l’établissement, mes collègues et mes classes. Le niveau des élèves dans ma matière est bien différent de celui de lycéens français, et pourtant nous sommes dans un établissement réputé ici, avec presque 100% de réussite au bac (contre 40% au niveau national). Les méthodes font la part belle au par cœur et aux leçons magistrales, ce qui donne des élèves qui ont parfois des connaissances très pointues sur des sujets et d’immenses lacunes sur d’autres. L’autre jour, je me suis rendue compte qu’1/3 de mes 1ères maîtrisaient bien l’allégorie mais ne différenciaient pas les voyelles des consonnes. Je fais également face aux biais culturels et géographiques : la presque totalité de ma classe de seconde n’a jamais vu la Voie Lactée en vrai – nuages tropicaux et pollution lumineuse d’Abidjan obligent. Sans surprise, c’est en Latin que c’est le plus visible. Les acquis inconscients de notre patrimoine culturel commun en Europe ne le sont pas ici, et c’est normal. Evidemment, je n’avais aucune intention de verser dans le « Nos ancêtres les Gaulois » mais c’est vrai que je n’avais pas pensé que les élèves ne pourraient pas vraiment situer l’Italie en Europe, ni avoir des représentations temporelles de l’Antiquité (les Romains ont vécu au 17ème siècle/ il y a 3 millions d’années comme réponses possibles) ou de connaissance précise sur la mythologie gréco-latine. C’était une évidence me direz-vous puisque pour ma part je serais bien en peine de situer avec certitude l’Angola en Afrique, de représenter sur une frise chronologique les conflits successifs entre les empires du Ghana et du Mali ou de faire un exposé sur les archétypes cosmogoniques d’Afrique centrale, mais sur le coup c’est un peu déroutant. La direction m’a demandé de lancer un journal de l’établissement dans le cadre d’un club, ce que je vais essayer de faire en collaboration avec un collègue d’Histoire-Géo, affaire à suivre. Nous ferons le point avec notre partenaire dans quelques jours pour bien redéfinir avec elle les contours de notre mission et de ce qu’elle attend de nous maintenant que nous avons une vision plus claire. Nous sommes là pour impulser des dynamiques pédagogiques différentes mais le champ est vaste et nous avons besoin de circonscrire les objectifs pour qu’ils soient atteignables et réalistes.

Nos collègues ont toujours beaucoup de sollicitude à notre égard et nous commençons à voir se dessiner des affinités avec certains. Notre collègue documentaliste nous a invités à la fête de sortie de maternité de sa femme. L’ethnie ébrié à laquelle il appartient (qui fait partie du grand groupe des Akans, ethnie du Sud de la Côte d’Ivoire, venue aux 16-17ème siècle de l’empire ashanti du Ghana) accorde une grande importance à ce rituel de passage. Pendant les quarante jours après la naissance de son enfant, la mère est chouchoutée par les autres femmes de sa famille et se consacre à sa récupération et à son enfant. A la fin de cette période, une grande fête est organisée pour célébrer officiellement son retour à la vie sociale. Elle est parée (en princesse des mille et une nuits), maquillée, coiffée, tatouée à l’argile par les femmes de sa famille et défile en dansant pendant une partie de la fête. Bien entendu, alors que nous avions déjà prévu une marge de sécurité ivoirienne de 40mn de retard, nous sommes arrivés parmi les premiers, plongés dans une déco de mariage avec une musique assourdissante, bientôt rejoints par la quinzaine d’autres collègues invités. Souvent, pour les occasions comme celle-ci, on définit un « pagne », un motif de tissu que les invités peuvent acheter pour se faire faire un vêtement. Le résultat est très harmonieux : les mêmes couleurs sont portées avec une grande variation d’habits personnalisés – bon pour notre part on n’avait pas eu le temps de faire faire des habits pour l’occasion, mais de toute façon on est en contraste de couleurs permanent :)… On nous avait prévenus : ici, le principe d’une fête c’est d’être ensemble, de manger ensemble, de danser ensemble mais pas de discuter. C’était plutôt appréciable pour Apolline, assise entre sa principale et son prof de Français, ravie donc de ne pas avoir à répondre à des questions, mais quelque peu déstabilisant pour nous. Encore une fois, nous avons pu mesurer aussi à quel point la temporalité est différente ici, on apprend donc la patience petit à petit (si si).



On profite aussi des weekends pour visiter la vaste Abidjan, notamment les quartiers éloignés de chez nous : le Plateau, le quartier des affaires ou le « Manhattan des tropiques », la cathédrale St Paul avec sa prière mensuelle qui swingue (voir vidéo ci-dessous), le stade Houphouët-Boigny.









Nous avons enfin vécu nos premiers levers de drapeau officiels. Chaque lundi matin, on chante l’hymne national pendant que le drapeau de Côte d’Ivoire monte au sommet du mât, au centre de la cour. Il y a les « petits drapeaux » qui rassemblent peu de monde et les « grands » drapeaux. Nous avons pu en vivre un en présence du maire de la ville. 1h30 droits comme des « i », la main sur le cœur pendant L’abidjanaise puis en silence recueilli pendant les discours successifs, sous une pluie fine. Par amour du protocole, Etienne avait même sorti son costume bleu marine qu’il ne porte que pour les grandes occasions et qu’il a glissé dans sa valise au dernier instant.


Les fondations de notre année de mission semblent ainsi posées, nous sommes prêts à accueillir le mois d’octobre avec sa petite saison des pluies, ses élections si redoutées et ses promesses de chaleur. A suivre.

Amélie pour la team.
Merci les amis pour ces nouvelles de votre premier mois déjà bien riche en découverte . C’est un plaisir de vous lire . Merci de prendre le temps de nous partager votre quotidien. On pense bien à vous !
Les Robine
Hey hey !
ça y est je me suis mis à jour, merci pour tous ces articles.
Ici c’est travaux, boulot, dodo et bateau demain sur la Drôme avec les enfants !!!
Tout le monde est en forme, on vous embrasse
Raphaël
Merci beaucoup pour ces nouvelles !
C’est génial de vous lire.
On vous embrasse du Congo