Nous avons déjà distillé quelques bribes dans les premiers articles mais voici le moment de présenter notre lieu de mission de manière un peu plus précise.
Nous avons donc été appelés par les Sœurs de Saint François-Xavier, congrégation religieuse fondée au début du 20ème siècle par Madeleine Daniélou, une laïque, professeure agrégée de Lettres, mère de famille nombreuse, qui a eu l’intuition de fonder un établissement scolaire dédié à la formation intellectuelle mais aussi humaine et spirituelle des filles. En lien avec un prêtre jésuite, elle a porté le projet d’une congrégation religieuse féminine consacrée à l’éducation de ses élèves. Aujourd’hui, les sœurs d’inspiration ignatienne sont une soixantaine entre la France, la Côte d’Ivoire et la Corée du Sud. Le réseau compte plusieurs établissements dans ces pays.
Au moment de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le gouvernement, dont la plupart des membres avait fait des études en France, a appelé les sœurs pour fonder, à Abidjan, un établissement scolaire capable de dispenser une formation solide à des jeunes ivoiriennes. L’établissement Ste Marie de Cocody, public, donc financé par l’Etat mais tenu par des sœurs catholiques (concept un peu complexe à comprendre pour des Français), est ainsi né au début des années 1960. Il jouit depuis d’une solide réputation dans le pays comme collège-lycée d’excellence. De nombreuses femmes impliquées dans la vie politique, économique, institutionnelle du pays y ont été formées.


Il y a 5 ans, les sœurs ont ouvert un second groupe scolaire, privé cette fois-ci, dans la banlieue d’Abidjan, en limite Cocody-Bingerville. Il comptait 150 élèves en 2020. Elles sont près de 1300 aujourd’hui, de la TPS à la Terminale. Depuis l’ouverture, les sœurs ont établi un partenariat avec la DCC pour accueillir des volontaires français. Ce faisant, leur but est triple : donner un cadre ouvert sur le monde par ce biais, cultiver le goût des approches pédagogiques variées, soutenir l’effort de l’établissement pour réduire les inégalités de genre dans l’accès à l’éducation. Jusque-là, les volontaires étaient surtout de jeunes femmes célibataires qui vivaient dans le bâtiment de la communauté avec les sœurs. C’est la première fois qu’elles accueillent des volontaires plus âgés (enfin pas trop quand même !) et en famille.

Sœur Eléonore, fondatrice-directrice du groupe scolaire nous a fait venir pour deux missions distinctes. Le profil d’Etienne l’a intéressée car elle souhaite promouvoir l’accès des élèves aux études supérieures scientifiques et technologiques, traditionnellement plébiscitées par les garçons. Elle veut pousser les filles à choisir ces domaines pour leur vie professionnelle et à y réussir. Or, les sciences sont enseignées de manière uniquement théorique, sans travaux pratiques, sans manipulation, sans activité de découverte. La massification de l’enseignement suite à l’obligation de la scolarisation à partir de 6 ans, décidée il y a une dizaine d’années, a engendré des coûts importants pour le pays. Le matériel de sciences et les capacités à faire des TP ont peu à peu disparu si bien qu’aujourd’hui les profs de Sciences ont eux-mêmes très peu vécu d’approches expérimentales. L’objectif d’Etienne est ainsi de monter un laboratoire de Physique-Chimie, mais aussi par ricochet de SVT, et de former ses collègues à l’animation de TP. Son équipe est très en demande et a besoin de conseils concrets, Etienne travaille en toute confiance avec eux. En mai et juin derniers, en France, il avait passé du temps à récupérer du matériel de laboratoire donné par des collègues de notre académie, qui, généreusement, ont parfois pris un weekend à faire du tri dans leurs étagères pour nous aider. Il a transmis le tout à Hélène (sœur française dont nous avons déjà parlée, qui enseigne la SVT à Abidjan) sur la route du stage Partir à Nantes début juillet et qui l’a mis sur un conteneur en direction de la Côte d’Ivoire. En plus de ses classes de 5°, 2nde, 1ère scientifiques, qui lui demandent du travail de préparation, Etienne fait donc de la gestion de projet. La première étape, l’aménagement du laboratoire, a déjà commencé. En parallèle, les gestionnaires de l’établissement avec lesquels il s’entend bien ont vite repéré ses compétences connexes et l’ont déjà été sollicité pour étudier l’idée d’une d’extension des panneaux photovoltaïques déjà installés sur certains toits ainsi que pour des problèmes liés à des problèmes thermiques et phoniques. Comme il avait initialement plutôt le désir d’être envoyé sur une mission liée à la construction ou à la gestion de projet, il est très content de diversifier ses tâches ici, en plus de l’enseignement. Dans l’idée, il aimerait aussi emmener ses collègues vers des pistes d’enseignement par démarche inductive mais ce sera dans un second temps. Il n’a pas le temps de s’ennuyer en tout cas.



Ma mission est un peu plus diffuse. Sœur Eléonore souhaite que je participe à l’impulsion de nouvelles pratiques pédagogiques qui puissent favoriser l’esprit critique et la démarche réflexive chez les élèves. Vaste tâche. Inspectrice de l’Education nationale ivoirienne en plus d’être directrice de deux établissements scolaires de renom, elle est au cœur du système et mesure ses limites. Il semblerait que le ministère lui-même soit conscient de l’importance de réformer les approches pédagogiques mais sans vraiment savoir par quel bout prendre le problème. Comme nous avons pu avoir l’occasion de le dire, l’enseignement est traditionnellement fondé sur une modalité très descendante et très méthodologique, plutôt désincarnée. Enseigner c’est faire copier une leçon à apprendre par cœur si on caricature. La difficulté, dont j’ai pu discuter avec elle, c’est d’allier respect des objectifs d’un programme très précis (bon, je dirais même sclérosé) dont on ne peut pas faire complètement l’économie dans la perspective des examens et innovations didactiques et pédagogiques. Pour l’instant, le modus operandi est encore un peu flou pour moi. Je m’attèle d’abord à gagner la confiance de mes élèves et de mes collègues avant toute chose, et c’est en bonne voie. La seconde étape sera de construire avec eux des objectifs en fonction de leurs besoins et de ce qui est réaliste de vouloir atteindre parce qu’on ne va pas révolutionner le système scolaire ivoirien en 10 mois…Même si je me dis souvent que la rencontre plus poussée avec l’IA va entraîner un typhon éducatif ici dans quelques temps : si un cours = faire copier une leçon, quelle place le prof va-t-il conserver dès que les élèves auront compris qu’ils peuvent avoir accès au même contenu en 1 clic ? Cette réflexion touche déjà la France en partie bien sûr mais cela fait longtemps je crois, en tout cas autour de moi, que les enseignants ont fait le deuil d’une transmission descendante, toute puissante, pour considérer qu’enseigner c’est aider à apprendre, à comprendre, à faire découvrir, à avoir un regard critique sur les contenus, etc. J’enseigne donc le programme du lycée à ma sauce pour m’immerger et être ensuite en mesure de proposer des séances concrètes à mes collègues afin d’amener les élèves vers plus d’autonomie, de réflexion personnelle, de coopération. J’avance à petit pas et avec humilité, je dirais même à couvert pour l’heure. Nos collègues en général sont très performants dans leur matière, plusieurs d’entre eux ont un doctorat, mais ils n’ont reçu aucune formation à l’enseignement et appliquent, ce qui est bien compréhensible, les méthodes qu’ils ont eux-mêmes connues. J’ai déjà repéré 2-3 collègues qui s’émancipent du carcan donné par le ministère et la tradition pédagogique ici, je vais essayer de m’appuyer sur eux car je marche quand même sur un fil. De l’art de la diplomatie. C’est là que l’accompagnement de la DCC durant la formation prend tout son sens : je ne suis pas là pour imposer de l’extérieur mais vraiment pour épouser les dynamiques impulsées par les partenaires, qui nous donnent notre légitimité, avec un grand lâcher prise sur le résultat final. L’avantage, c’est que dans notre métier, on est déjà rompus à l’exercice de semer des graines sans récolter le fruit de notre travail… et que le fondement, c’est-à-dire la relation avec les élèves, est quoiqu’il arrive toujours riche et bien concret.


Enfin, en parallèle du journal de l’établissement qu’on m’a demandé de lancer, je vais participer à un projet interdisciplinaire en partenariat avec une association et un établissement AEFE d’Abidjan autour du devoir mémoriel envers les anciens combattants ivoiriens, les mal nommés « tirailleurs sénégalais ». Les collègues qui portent ce projet d’envergure (dont le but est aussi de bien implanter l’établissement dans le paysage institutionnel abidjanais) sont très enthousiastes mais n’ont jamais travaillé en interdisciplinarité, ils m’ont donc demandé d’intégrer l’équipe de pilotage en considérant que j’avais plus l’habitude de cela.
Et puis, il y a l’écologie. Les deux ODD (objectifs de développement durable) inscrits sur notre fiche de mission touchent l’égalité de genre dans l’accès à l’éducation, notre mission principale, mais aussi l’environnement. Les deux établissements, Ste Marie et le nôtre, sont les seuls de Côte d’Ivoire à proposer une option Environnement. Outre le potager avec des plantes et légumes locaux, les 500 poulets élevés sur place, l’établissement a mis en place un compostage des déchets de la cantine – qui alimentent les poulets et le jardin-, des panneaux photovoltaïques sur certains bâtiments et sensibilise les élèves à l’utilisation des plantes médicinales et traditionnelles. Certains collègues très engagés souhaitent poursuivre le travail. L’établissement a ainsi été choisi par l’Unicef pour être pilote dans la mise en place de projets écologiques cette année. Nous avons aussi été sollicités pour donner un coup de main dans ce domaine. Bien entendu, cela aurait beaucoup de sens pour nous. Reste à savoir comment nous pouvons apporter notre pierre à l’édifice de façon adéquate et réaliste avec le rythme qui est le nôtre : formation à l’animation de fresque du climat ? recherche de partenariats ? sensibilisation ? étude d’œuvres ? travail autour de l’élaboration de nouveaux récits ? Affaire à suivre.



Amélie pour la team
Hello Amélie,
Ça a en effet l’air complexe de répondre à la demande qui t’es faite dans un contexte figé et loin de tes habitudes. Si tes réflexions, questions pédagogiques sont partageables et que ça t’intéresse d’échanger à ce sujet j’en discuterai volontiers. A travers l’enseignement du violon j’ai l’impression d’être dans des projets similaires mais sur des objets très différents. Bon courage en tout cas !
Bonjour les Guillier
Merci pour cet article TRES intéressant.
On est ravis que les missions se developpent et se réalisent peu a peu.
Ici c’est pas gagné !
On pense à vous et on vous embrasse!
Myriam