Depuis le 21 décembre, nous vivons en effet au rythme de la Coupe d’Afrique des Nations, qui a lieu cette année au Maroc. La Côte d’Ivoire a accueilli la précédente édition, qu’elle a gagnée, dans un pays en liesse généralisée apparemment. L’enjeu est donc de taille cette année : les Eléphants vont-ils conserver leur titre ? Contre toute attente, et parce que l’interculturalité va te chercher là où tu ne t’y attendais pas, nous nous sommes laissés prendre au jeu et nous voilà donc, avec nos maillots orange comme tout le monde, à crier à l’unisson du pays devant les prouesses du ballon rond retransmises sur écrans géants. Un petit recoin de notre cerveau se dit que ces milliards qui courent pourraient être injectés dans bien d’autres domaines sur le continent, un autre que tout cela est bien pratique pour endormir les consciences pendant quelques semaines, Panem et circenses, la vieille recette, un troisième que le souffle épique contemporain est réduit à bien peu. Mais bon, voilà, que faire d’autre que de se réjouir même si l’on ne comprend pas tout ? La joie de vivre ivoirienne est vraiment communicative, impossible d’y résister.
En formation au volontariat, la DCC nous explique, diagramme à l’appui, que l’état d’esprit du volontaire suit statistiquement une courbe : haute au début car dopée à l’enthousiasme du départ et à l’énergie qui nous ferait soulever des montagnes ; descendante ensuite au gré des désillusions, des incompréhensions interculturelles, de la fatigue accumulée, de l’écart entre ce qu’on avait imaginé et la réalité de la mission pour atteindre traditionnellement un creux de vague au bout de 3-4 mois, avant de remonter tranquillement une fois que l’on a fait le deuil de nos projections pour accepter le réel, décillés et lucides. Voilà, donc, parce qu’on aime bien les statistiques, nous avons suivi la courbe à la lettre et avons vécu un petit creux de vague début décembre. Dans notre cas, ce n’était pas une remise en question du sens de nos missions dans lesquelles nous nous sentons de plus en plus ancrés mais nous avons senti la fatigue de l’adaptation permanente que nous demande l’interculturalité même si nous sommes très heureux ici, l’absence de relais avec les enfants et la densité de nos missions, en particulier celle d’Etienne. Ajoutons à cela une hospitalisation d’Eléonore pendant quelques jours, qui a failli être kidnappée deux semaines plus tard par deux hommes à moto (oui, oui), et des problématiques administratives un peu pénibles. Nous avons en effet découvert que nous n’étions que partiellement couverts pour les frais de santé par la mutuelle obligatoire de la DCC, ce dont nous n’avions pas été clairement informés, et comme les frais d’hospitalisation, ici mais aussi en France, peuvent atteindre des sommes colossales et que la question financière avec notre mince indemnité de VSI dans une ville chère nous occupe déjà un peu trop l’esprit, nous avons dû regarder le problème en face, jusqu’à nous poser la question de mettre fin à nos missions. A l’heure actuelle, cela n’est pas réglé et nous espérons que janvier vienne dénouer les nœuds. En ce qui concerne les autres origines de la houle, on a mis des actions concrètes en place : embaucher une aide pour le ménage une demi-journée/ semaine, faire un plan concernant la mission d’Etienne avec notre direction qui est toujours partie prenante des projets et… profiter des vacances de Noël ! Pour ce qui de la santé et de la sécurité, nous avons demandé aux enfants de ne plus partager leurs goûters à l’école et nous les ferons accompagner pour chaque trajet, ils perdront c’est sûr en autonomie, mais le pragmatisme et la prudence doivent parfois l’emporter. Au milieu des flots (après j’arrête la métaphore filée promis), nous avons vécu de très bons moments et avons été bien entourés. D’abord par nos collègues les plus proches qui nous ont invités pour des journées de weekend où le temps s’étire autour d’un délicieux foutou et nous ont même officiellement « tropicalisés », c’est-à-dire emmenés en boîte de nuit pour vraiment prendre le pouls de la nuit abidjanaise et du déhanché ivoirien : pas très reposant mais très amusant. Ensuite par nos amis expats et les autres volontaires le temps d’un dîner ou d’une journée, notamment à l’occasion d’une sortie dans la forêt primaire du Banco, poumon vert de la ville, organisée par France Volontaire (relais de l’Etat français pour les volontaires ici et qui sont toujours d’un précieux soutien pour nous). Enfin, par la bienveillance sans faille des sœurs et l’écoute de nos chargés de mission (les bénévoles qui font le lien entre le terrain et le siège de la DCC). Et puis bien sûr, par le fil depuis l’Hexagone. Après une semaine de festivités à l’établissement pour préparer Noël et une rencontre parents-profs, nous avons ainsi plongé avec délice dans les deux semaines de vacances qui arrivaient à point nommé, d’autant que nous accueillions les grands-parents maternels.




Nous avons embarqué tout le monde dans une grande voiture prêtée par Rose et Eric, un couple d’expats (incroyable générosité !) et sommes partis pour un petit tour dans le pays.

Première étape dans la région de Tiassalé, au Nord-Ouest d’Abidjan, pour voir les hippopotames sauvages du fleuve Bandama qui se prélassent au soleil.


Seconde étape à Yamoussoukro pour faire découvrir la basilique et les crocodiles aux grands-parents.






Troisième étape à Daloa, plein Ouest, troisième ville du pays, pour visiter une coopérative de plantations de cacao. Nous avons pu voir les cosses arrivées à maturité, en faire tomber quelques-unes puis les ouvrir pour récolter les fèves (au goût acidulé très surprenant) qui seront ensuite séchées au soleil durant quelques jours. La directrice nous a expliqué comment la coopérative accompagnait les planteurs dans une transition adaptée au réchauffement climatique et plus sûre économiquement avec une diversification des cultures pour sortir du tout cacao soumis aux fluctuations du marché mondial, ainsi que vers des modes de production plus respectueux de la nature. La plantation que nous avons visitée était d’ailleurs en transition vers une agriculture biologique. Quand nous découvrons ce genre de lieux, nous sommes pleins d’espoir pour notre humanité…ça donne un peu de réserve d’optimisme pour lire ensuite les news qui arrivent des confins du monde.






Quatrième étape à Man, région agricole de l’Ouest à la frontière avec le Libéria, qui a beaucoup souffert de la guerre des années 2000. Nous avons sorti nos chaussures de marche qui sommeillaient dans nos placards depuis août pour gravir la mythique Dent de Man, une sorte de « 3 becs » équatorial. La forêt était vraiment magnifique et la moiteur plus forte que jamais (saviez-vous qu’on pouvait transpirer même sous les paupières ?). En chemin, nous avons croisé deux mambas morts, un vert et un noir, charmant mais un peu glaçant. Nous avons également découvert des artisans locaux (tisserands, ébénistes) de cette région à majorité yacouba (l’ethnie du cru) qui est restée assez proche des traditions. C’est là que nous avons retrouvé, un peu par hasard, les sœurs SFX avec lesquelles nous avons célébré Noël dans une belle simplicité.
















Notre cinquième étape nous a menés à l’extrême Sud-Ouest par une route très cahoteuse (apparemment par choix politique de laisser cette région traditionnelle soutien à l’opposition enclavée), de jour car quelques rares mais peu recommandables « coupeurs de route » peuvent s’y trouver la nuit. Les plages de San Pedro mais surtout de Grand-Béréby nous ont permis de commencer 2026 en douceur. Etienne était auparavant entré en contact avec une association de protection des tortues qui viennent pondre sur le littoral. Au petit matin, surprise pour les enfants : nous avons pu voir des bébés tortues olivâtres, tout juste sortis de leur œuf, marcher jusqu’à la mer. A l’aube d’une nouvelle année, c’était symboliquement fort de voir ces minuscules tortues aller pataudes mais déterminées droit devant elles, ballotées par les vagues (ce n’est pas le retour de la métaphore) mais instinctivement prêtes pour le grand large. Elles reviendront pondre sur ces mêmes plages dans une dizaine d’années. Ce périple en famille élargie, le repos, les découvertes, le relais auprès des enfants grâce aux grands-parents, la nature : tout cela nous a vraiment bien ressourcés.









C’est donc comme des volontaires tout neufs, le goût de l’eau de coco fraîche encore sur les papilles et quelques résidus de sable fin sous les sandales, que nous sommes revenus à Abidjan par la route côtière, heureux d’avoir pu découvrir d’autres visages de la Côte d’Ivoire, d’avoir pris la dose de chlorophylle pour le trimestre, prêts, comme de frêles mais pugnaces tortues olivâtres à s’élancer dans le réel tandis que les parents/ grands-parents sont repartis avec plein de doux souvenirs en mémoire. Il ne manque vraiment plus qu’une victoire des Eléphants.
