Fresques, foot et balafon

Par Amélie pour la team

Ce mois de février qui s’ouvre marque le milieu de notre mission. Voilà déjà presque six mois que nous sommes à Abidjan. Depuis le retour des vacances de Noël, nous sentons que nous avons franchi un cap. En effet, nous avons bel et bien passé la phase d’installation, de prise de marque, de découvertes tous azimuts. Nous sommes maintenant entrés dans celle de la maturation et nous sentons vraiment chez nous dans ce nouveau cadre de vie. Janvier a filé à toute allure et a mis un terme à notre carrière fulgurante de supporters de foot, au lendemain de l’élimination des Eléphants en quarts de finale. Mais le ballon rond n’est pas encore sorti complètement de nos vies puisqu’Etienne garde sa nouvelle passion du maracana intacte chaque fin de semaine tandis que Célestin passe tous ses temps de récréation pieds nus dans le sable de l’école à suivre les pas d’Amad Diallo, la star de l’équipe nationale.

Rentrée
Présentation de quelques langues ethniques par des maternelles

Les enfants ont repris le chemin de l’école avec plus ou moins d’enthousiasme. On sent qu’ils acceptent mieux les rigidités du système scolaire ivoirien, en tout cas qu’ils composent avec, bon an mal an. Quant à Etienne et moi, nous avons retrouvé nos classes avec joie. On a vraiment beaucoup de plaisir à enseigner ici. C’est d’ailleurs un fruit assez inattendu de cette mission : une certaine revivification de notre perception du métier. Au début de notre processus de coopération avec la DCC, on avait plutôt comme idée de profiter d’une pause sur un autre continent pour faire un autre travail, en mettant à profit soit d’autres compétences, soit des compétences connexes, non pas par lassitude mais par envie d’explorer d’autres univers. Il se trouve qu’on nous a proposé une mission alignée sur nos métiers en France. On a ressenti un peu de frustration avant d’accepter et on a dû faire le deuil de cette idée initiale, en se disant quand même que cela pouvait aussi avoir un côté plus rassurant et clair d’être sollicités sur nos compétences professionnels stricto sensu. Pour être tout à fait honnêtes, on a un peu douté devant nos premiers paquets de copies ici (avoir traversé la Méditerranée et le Sahara pour ça ?!) mais on s’est laissés porter. Finalement on perçoit une forme de revitalisation de notre rapport à l’enseignement parce que qu’on nous demande ici d’être dans l’essence de notre métier. On a une très grande liberté qui nous permet de laisser parler notre créativité, on nous demande de mettre du sens sur chacune de nos pratiques pédagogiques (développer l’esprit critique, construire une pensée autonome, transmettre une démarche expérimentale et scientifique, etc) et de partager celles qui sont essentielles et adaptées avec nos collègues, on n’a aucune pression extérieure, on nous donne une juste reconnaissance, on nous offre la possibilité de mener des projets comme on l’entend (avec la contrainte quand même de l’interculturalité…). En bref, on se sent au cœur de notre métier, débarrassés en partie des scories qui fatiguent parfois en France. Ajoutons à cela qu’ici on croit encore à l’école, avec souvent (pas toujours non plus, on travaille quand même avec des adolescentes normales) une soif d’apprendre et une foi dans les promesses du système scolaire qu’on pensait disparues. Reste à savoir comment la ré-acculturation se passera.

Interview du club 3D par le club Journal

En parallèle de l’enseignement, nous poursuivons bien sûr les projets engagés qui sont aussi le cœur de notre mission ici. En janvier, nous avons en outre initié un processus de formation pour pouvoir mener des activités de sensibilisation autour des enjeux écologiques auprès des élèves et des collègues. Etienne s’est formé à l’animation de la Fresque du climat seconde génération tandis que je serai bientôt apte à animer des Fresque des Nouveaux récits ainsi que des ateliers 2 tonnes. Nous avons découvert ces deux derniers grâce à notre formation avec la DCC de cet été. Ces trois formats sont assez complémentaires mais il reste à savoir s’ils pourront s’adapter à un public de pays en développement car les problématiques ne sont pas vraiment à prendre avec le même angle d’attaque qu’en Europe. L’idée en tout cas est de se lancer avec quelques collègues sensibles à l’écologie d’abord puis d’organiser des ateliers avec de petits groupes d’élèves. Certains collègues pourraient ensuite se former à leur tour pour que cela puisse être pérenne. C’est le plan de départ, on verra si la réalité correspond car on sait dorénavant qu’il faut parfois (souvent) accepter l’inadéquation entre la projection et la réalisation.

Projet « Mémoire des Anciens combattants ivoiriens »

Le mois s’est écoulé dans la tranquillité. Notre soif de visites a été un peu étanchée par notre périple des vacances de Noël si bien qu’on a eu plaisir à passer des weekends calmes, entre l’appartement surchauffé et le parc de Daniélou, à regarder des films, faire des jeux de société, lire, se faire tresser, jouer aux legos, à plonger aussi dans la piscine des sœurs dans l’établissement qu’elles gèrent à l’autre bout de la ville ou chez les amis expats pour nous aider à survivre à la chaleur de la saison sèche. Les séances de musique du samedi font désormais résonner un troisième instrument, en plus de la clarinette d’Apolline et du saxophone de Célestin : le balafon que j’essaie tant bien que mal (plutôt mal pour l’instant) de faire vibrer grâce aux cours que me donne (au sens strict) notre collègue de musique. C’est une sorte de grand xylophone en bois particulièrement répandu au Nord du pays, au sein de l’ethnie sénoufo, mais plus largement dans toute la région du Sahel où il a traditionnellement été associé aux cérémonies importantes.

La fête de nouvelle année des personnels de l’établissement fin janvier a été l’occasion de passer une très belle soirée avec les collègues et d’approfondir nos chorégraphies de coupé-décalé, zouglou et autres danses ivoiriennes pas toujours aisées. Je me suis même laisser embarquer dans une chorégraphie (ici on dit ballet) avec quelques collègues devant 200 personnes bien amusées de voir la blanche chalouper sur les rythmes africains. Une chose est sûre ici, on sait faire la fête !

J’ai enfin pu assister à la soutenance de thèse en sociologie d’une de nos collègues à l’université publique Houphouët-Boigny : un grand moment de plongée interculturelle. Le campus est immense, les bâtiments sont dans un état de décrépitude avancé, les étudiants n’ont même pas de toilettes dignes de ce nom à leur disposition. Le moins que l’on puisse dire c’est que les membres du jury ont eu le sens de la mise en scène. C’est dans un décor fourni, après 1h30 de retard de ces messieurs, que nous avons suivi la soutenance sur l’emploi des enfants dans les gbakas (les minibus que nous avons évoqués dans les précédents articles) dans une salle comble qui tentait d’être à peu près silencieuse. Les prises de parole des membres du jury étaient constituées à 98% de remerciements endogènes et d’odes à la gloire d’eux-mêmes. Comme toujours, les critiques étaient formulées sans aucune modération (le concept de la circonlocution diplomatique pour ne pas froisser l’interlocuteur n’est pas très courant ici). Le doyen du département d’Histoire contemporaine a brillé par un plaidoyer de 20 mn à la gloire du travail des enfants africains et du mariage des adolescentes, le tout avec force remarques misogynes, en fustigeant ces Occidentaux pétris de contradiction qui viennent faire la leçon à tout le monde avec leurs ONG et en prenant à témoin la seule blanche de la salle, forcément, qui s’est bien gardée de laisser transparaître son bouillonnement intérieur. Comme le tout s’est terminé sur une très bonne mention, la salle s’est levée pour entonner un chant d’action de grâce que l’esprit à du mal à transposer dans les amphis actuels de la Sorbonne ou d’Assas. On a poursuivi avec une réception digne d’un mariage – avec le jury en invités d’honneur. Pour le partage des valeurs de la déclaration universelle des droits de l’homme et de la femme on reviendra, pour la chaleur humaine et la joie partagée, c’était le bon endroit. En fait, l’interculturalité c’est une succession de petits pas de côté la plupart du temps et parfois d’immenses « suspension du jugement », en essayent d’imaginer le système de valeurs de l’autre qui a pu l’amener à avoir ces opinions à l’exact opposé ce qui nous semble être le noyau irréfragable du nôtre, et en pensant fort à ce bon vieux Montaigne entre deux bouchées d’attiéké sauce piment « Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? » Essais, II, 12. Notons qu’il n’y a souvent pas besoin de changer de continent pour cela d’ailleurs.

A suivre.

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