Pâques au milieu des mangues

Par Amélie

Le mois d’avril s’est ouvert sur les congés de Pâques, d’une dizaine de jours. Nous en avons profité pour partir une petite semaine dans le Nord du pays, en deux étapes. Nous avions réservé le bus pour Bouaké, la seconde ville du pays, en plein centre, à 5h d’Abidjan. Confiants, nous arrivons à la gare avec 30mn d’avance, sacs au dos, réservations en poche, sourires aux lèvres, enfants en file indienne, certains de rejoindre notre première étape, le monastère des bénédictines de Bouaké, en début d’après-midi. Erreur de débutants. Nous ouvrons la portière du yango (uber russo-ivoirien) dans un raz-de-marée humain : des centaines de personnes, des familles en tenues traditionnelles baoulé (ethnie majoritaire, du centre du pays), des cargaisons à faire pâlir un conteneur de CMA CGM, des bus qui reculent à l’aveugle et au son du sifflet dans une foule compacte, des gens qui jouent des coudes – mais aussi des épaules, de l’arrière-train, enfin de la moindre parcelle de leurs corps- pour monter, des vendeurs qui se frayent un chemin on ne sait comment, des types avec un micro qui vendent des tickets de tombola pour une raison qu’on ignore, une montagne de passagers qui tentent d’arriver jusqu’à un vague bureau d’accueil gardé par un soldat imperturbable et, bien sûr, une chaleur étouffante. Voilà, nous sommes Vendredi saint et la quasi-totalité de la population baoulé d’Abidjan qui n’a pas de voiture a décidé de prendre le bus pour Paquinou, leur fête traditionnelle du weekend de Pâques la plus importante de l’année (dans un syncrétisme entre christianisme et substrat animiste) où tout le monde se rassemble au village. C’est malin, nous voilà donc six toubabous avec des réservations qui n’ont rien réservé puisque c’est la foire d’empoigne, en flagrante infériorité de corpulence et de gouaille pour arriver jusqu’à la porte du bus. Personne n’est en mesure de nous donner des renseignements, ni le bureau, ni les passagers, ni les chauffeurs.  A chaque fois, on nous répond juste « vous partirez avant la nuit » : il est 9h, on est accablés par la chaleur, nos billets ne sont pas remboursables alors chacun fait appel à ses ressources intérieures – ou pas- pour faire face à la situation. Ballotés d’un car à un autre, sous les regards amusés des gens qui se demandent bien ce qu’on fait ici, nous aussi d’ailleurs (si la Norvège avait pu faire partie du Sud global…), nous voyons s’égrener les heures et le fil de notre patience, en se disant que c’est un peu notre chemin de croix. En fin d’après-midi, alors que nous sommes tout proches de la capitulation, le miracle se produit : Etienne fait rempart pendant que les enfants et moi nous faufilons jusqu’à un siège, nous sommes dans un bus. Le moteur s’allume, nous soufflons, il ne fait pas encore nuit en effet, les vacances peuvent commencer !

Le monastère dans lequel nous arrivons en fin de soirée est un havre de paix en périphérie de la ville. Les sœurs y vivent depuis le début des années 1960, à quelques kilomètres d’un premier monastère de frères bénédictins construit dans les années 1950. Nous respirons l’air pur de leur jardin, profitons d’une température un peu plus clémente qu’à Abidjan et découvrons leur artisanat de fabrication de bougies et d’hosties dont elles tirent une partie de leurs revenus, en plus de l’hôtellerie. Nous faisons de sympathiques rencontres parmi les personnes qui sont venues séjourner là pendant quelques jours comme nous. Le samedi soir, nous nous entassons tous, hôtes et sœurs, dans des voitures pour aller célébrer la veillée pascale chez les frères. La messe est très belle mais explose tous les records de durée que l’on pensait avoir atteints depuis longtemps avec la Liturgie de nos amis orthodoxes. Chacun est rebaptisé au-dessus des fonds baptismaux puis nous sortons (enfin !) à une heure très avancée de la nuit pour danser en ronde autour de l’immense feu de joie allumé avec des litres d’essence.

Sans grande transition, nous reprenons le bus en direction de Korhogo, la grande ville au Nord du pays, non loin du Mail et du Burkina Faso. Les Baoulés sont occupés au village et l’ethnie sénoufo majoritaire dans le Nord est musulmane, ouf, nous pouvons donc voyager plus au calme, mais sans grande sérénité non plus car le bus est dans un état de dégradation assez avancé et le chauffeur ne semble pas complètement au fait des limitations de vitesse. On comprend pourquoi tout le monde a prié au départ. Le paysage qui défile sous nos yeux devient de plus en plus sec, plus jaune et clairsemé, les hameaux sont en terre cuite, les arbres changent : nous entrons dans la savane. On sent qu’on approche du Sahel. Nous découvrons la chaleur sèche, il fait toujours 40°C de ressenti mais on est accablés par un soleil de plomb plutôt que liquéfiés par la chaleur humide d’Abidjan, le résultat est assez similaire mais au moins ça change. Avril correspond à la saison des mangues à Korhogo, principale région productrice. Les arbres en regorgent. C’est un fruit difficile à exporter car très fragile. On nous avait dit que les mangues arrivées à maturité sur l’arbre auraient un goût inégalé et c’est vrai. Ces mangues sont un vrai délice et nous nous régalons matin, midi, goûter et soir. Entre deux dégustations, nous découvrons l’artisanat très réputé de cette région : le tissage de Waraniere, les perles en terre cuite et pigments naturels de Kapele, les masques sénoufos en bois sculpté, les fameuses toiles de Fakaha qui auraient inspiré Picasso selon la légende locale. Nous visitons également une coopérative de femmes qui fabriquent du beurre de karité. Le processus est complexe et long pour passer de la noix de karité récoltée sur l’arbre du même nom jusqu’au beurre utilisé en cosmétique et en cuisine. L’ambiance est morose. Les prix ont chuté, la surproduction contraint les équipes à chômer certains jours, les stocks s’écoulent peu. Les conditions de travail de ces femmes qui passent leur journée dans la fumée et la chaleur nous semblent bien pénibles. Nous leur achetons une maigre parcelle des énormes mottes entreposées, ce qui ne suffit pas à leur redonner le sourire. Nous découvrons aussi la ville à la poussière ocre, notamment depuis les hauteurs du mont Korhogo qui nous rappelle que les randonnées nous manquent, ainsi que des baobabs majestueux qui nous plongent dans un photogramme de Kirikou et la sorcière, au milieu des anacardiers au fruit pourpre dont on tire la noix de cajou, une des ressources financières importantes de la région. Nous croisons parfois quelques jeunes garçons en tenue de Poro, avec des tatouages à l’argile et des cache-sexes. Le Poro est un rite initiatique du peuple sénoufo encore très vivace aujourd’hui, qui transforme les garçons en hommes avec des rituels aussi mystérieux que codifiés dans le bois sacré, à l’abri des regards, notamment par des états de transe.

Korhogo
Anacarde
Toiles de Korhogo
Perles de Kapele
Noix de karité
écrasées et chauffées
Résidus pour servir d’engrais naturel
En chemin vers le beurre
Beurre de karité final
Poro

Nous reprenons la route du Sud et regagnons le monastère bénédictin dans lequel nous retrouvons la famille de volontaires Fidesco ainsi que Séverine, une volontaire DCC qui a une mission de conseillère pédagogique dans une petite école de Bouaké. Les huit enfants sont ravis de courir dans le jardin et de jouer ensemble au grand air – les moniales un peu moins. Nous en profitons pour faire une sortie « shopping » entre mamans pour découvrir l’un des plus grands marchés de Côte d’Ivoire et les pagnes traditionnels de la région. La ville de Bouaké au passé culturel florissant a beaucoup souffert de la guerre civile des années 2000. Les constructions sont très basses et l’ambiance plus calme que dans les rues d’Abidjan. Après cette semaine très dépaysante et quelque peu fatigante, nous regagnons nos pénates et la moiteur de la capitale économique pour la toute dernière partie de l’année scolaire.

Où en est-on de nos missions ?

Le projet Laboratoire de Sciences est sur les rails. Etienne et ses collègues de Physique-Chimie ont passé plusieurs semaines à répertorier toutes les expériences possibles à mettre en œuvre pour chaque niveau scolaire. Il a ensuite fallu faire la liste du matériel à se procurer en prenant en compte les limites budgétaires, en essayent de voir ce qui pouvait être récupéré ou créé à l’imprimante 3D. Début avril, Etienne a fait partir une commande qui arrivera par ferry dans un mois. C’est un geste tout à fait anodin pour une équipe de sciences française rompue à l’exercice de la commande annuelle. Pour Etienne, c’était la concrétisation de tout le travail qu’il effectue depuis septembre : gagner la confiance de ses collègues, partir de leurs besoins et de ce qui leur semble à la fois réalisable et prioritaire, élaborer un plan d’action ensemble, trouver des stratégies pédagogiques pour concilier les exigences théoriques du programme très dense et le temps laissé à la démarche expérimentale pour ancrer les savoirs, trouver des ressources budgétaires. Une belle réussite collective en somme. Bien sûr, il aurait souhaité que cela aille plus vite et il avait imaginé que cette étape du processus aurait plutôt lieu en milieu d’année mais avec sa mission d’enseignement à temps plein et l’exigence de respect du rythme des collègues pour avoir leur pleine adhésion à ce projet, cela a pris plus de temps. Le volontariat apprend l’humilité et la patience. En mai-juin, il pourra accompagner ses collègues dans la familiarisation avec le matériel et la mise en place de séquences pédagogiques : c’est le plan initial en tout cas.

Cantine à l’heure du déjeuner

Le mois d’avril a aussi été marqué par une succession d’anniversaires. Celui de Célestin d’abord, qu’il partageait avec notre partenaire, sœur Eléonore, et qu’il a pu fêter avec ses camarades de scoutisme. Le mien ensuite, assez symbolique cette année, l’âge d’une explosion nucélaire. Pour l’occasion, Etienne et quelques collègues m’ont organisé une petite fête surprise dans un maquis tandis que des amis français avaient préparé une vidéo. C’était assez improbable et émouvant de voir surgir des images de chez nous sur le tissu d’un vidéoprojecteur de guingois au milieu des palmiers. Nous sommes décidément très touchés par la sincérité de nos collègues qui prennent soin de leur relation avec nous alors qu’ils savent que notre présence est éphémère. Le lundi matin, mes élèves de 1ère littéraire m’ont réservé un accueil triomphal avec confettis de copies doubles, mots sur le tableau et joyeux anniversaire à pleins poumons.

Dîner d’anniversaire

Celui d’Etienne enfin pour lequel nous avons cuisiné une tartiflette grâce à William et Mary, des amis expats franco-américains, qui nous avaient fait la surprise de nous rapporter un Reblochon et une bonne bouteille de vin (le kit de survie) de leurs vacances d’hiver en France. Même sans lardon ni crème, c’était la meilleure tartiflette de notre vie – et la plus tropicale aussi ! Le prochain anniversaire sur la liste : celui de Mahault début mai, à suivre. Au milieu de toutes ces bougies, Apolline a fait sa profession de foi avec une vingtaine de ses camarades.

Les semaines vont désormais filer à toute allure jusqu’à la fin des cours début juin, il reste un mois de mission à plein régime et trois mois en Côte d’Ivoire, ¼ de notre présence ici.

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