En guise de bilan de ce mois de février écoulé (depuis un bon moment déjà), nous vous proposons un petit tour d’horizon interculturel en 8 mots-clefs :
Yako
« Yako » est un mot d’origine baoulé, une des ethnies majoritaires de Côte d’Ivoire (du groupe Akan forestier au centre du pays), qui exprime l’empathie. Il est très utilisé au quotidien. On peut dire « yako » quand quelqu’un s’est fait mal, nous raconte un échec ou un problème, mais aussi pour exprimer ses condoléances. Il n’a pas de réel équivalent en Français. Dans ce que l’on perçoit, il nous semble plus chaleureux que « désolé pour toi », moins commisératif que « mon pauvre » et plus fraternel que « mes sincères condoléances ». On aime beaucoup ce mot et il est probable qu’on le prenne dans nos bagages de retour.
René Caillié
C’est un explorateur français du début 19ème siècle qui a traversé une partie de l’Afrique jusqu’en Côte d’Ivoire. Il a donné son nom (pour une raison qu’on ignore encore) à un phénomène apparemment assez répandu ici : la fraude à l’état civil. On nous a appris qu’il n’était pas rare d’avoir quelques années de plus que sur sa carte d’identité en Côte d’Ivoire. Il semblerait que ce soit assez connu dans le monde du sport, notamment du foot, de se faire passer pour bien plus jeune qu’on ne l’est en changeant sa date de naissance. Un collègue nous a raconté – dans un de ces moments où on sent vraiment toute l’étendue des horizons interculturels – que, comme il avait raté deux fois son entrée en sixième, son oncle l’avait pris chez lui pour le changer d’école en lui enlevant au passage deux années de vie à l’état civil, ni vu ni connu, afin d’optimiser ses chances d’être accepté dans son nouvel établissement, ce qu’il a découvert bien des années plus tard. Le concept nous a plu et il n’est pas impossible que l’on revienne donc rajeunis de cette expérience de volontariat, et pas qu’au sens figuré !

Chourou
Apolline a également vécu un grand moment d’interculturalité en classe. Elle a assisté, médusée, à un conflit virulent entre ses camarades et l’un de ses profs qui accusait certaines élèves de l’avoir insulté. Comme elle était sûre de n’avoir entendu aucune injure, elle s’est bien demandé pendant une heure ce qu’il se passait jusqu’à ce qu’on lui explique que les filles en question avait fait un « chourou », geste de dédain d’une extrême insolence ici qui consiste à faire une sorte de bruit de bise prolongée avec sa bouche en expirant et en décollant les lèvres – à ne pas confondre avec l’appel d’un serveur qui ressemble plutôt au mouvement de bouche qu’on fait pour prévenir son chat qu’on lui a servi ses croquettes. L’immersion culturelle se vit bel et bien à tous les étages de la famille.
Djidji Ayokwé
Avec mes collègues, nous menons un projet en seconde A (série littéraire) autour du retour du Djidji ayokwé. Il s’agit d’un tambour sacré dérobé à l’ethnie atchan d’Abidjan au début du 20ème siècle par les soldats colonisateurs, rapporté en France puis exposé dans divers musées dont celui du Quai Branly. Il vient tout juste de revenir sur le sol ivoirien, premier d’une longue liste d’objets qui seront restitués à la Côte d’Ivoire par l’Etat français. Mi-février, nous avons eu la chance d’être reçues par la chefferie du village pour évoquer ce sujet d’actualité pour le pays et de haute importance pour eux. Auparavant, il avait fallu écrire une lettre de sollicitation dans les règes de l’art protocolaire et acheter trois bouteilles de liqueur. Nous sommes arrivées devant 4 notables du village dont le spécialiste du Djidji ayokwé qui a passé sa vie à l’étudier, le faire connaître et tenter de le récupérer. Après une prière-libation dans un syncrétisme assez fluide entre religion chrétienne et croyances ancestrales, ils nous ont livré les secrets de cet objet sacré pour eux. Ce tambour a été construit au 19ème siècle pour servir de protection et de moyen de communication, en iroko, arbre sacré. Il incarnait la puissance du village et était nourri de sang humain. On pouvait l’entendre à 20 kms, il faut dire qu’il mesure 3m de long et fait plus de 200kgs quand même. Les colons, agacés d’être perturbés dans leur entreprise de « pacification » de la région (entendons d’assise de leur pouvoir sur le territoire), ont dérobé ce tambour qu’ils savaient être au cœur de l’ethnie atchan. De fait, le vol a été vécu comme une véritable perte qui a déstructuré l’organisation sociale de tout le village. En effet, les atchans observent une organisation politique assez intéressante avec succession au rôle de chef par génération, ce qui fait que personne ne concentre le pouvoir plus d’une quinzaine d’années. Chaque génération, quand son heure est venue, est initié aux mystères politiques et spirituels de la communauté. Pendant tout le 20ème siècle, les atchans ont essayé de le récupérer, en vain. Après les discours de Dahomey d’Emmanuel Macron et la restitution des trésors d’Abomey au Bénin en 2021, la Côte d’Ivoire a finalement eu le feu vert de l’Etat français pour le retour du Djidji ayokwé, dans le cadre d’une longue séquence de retour sur l’Histoire de la colonisation française en Afrique occidentale et de réparation des spoliations. C’était pour moi un haut moment de plongée culturelle. Mon cortex avait des difficultés à conceptualiser cette vision organique, spirituelle et personnifiée d’un tel objet et ce rapport mystérieux au réel, et, dans le même temps, tout semblait si naturel à nos interlocuteurs et aussi aux élèves, comme le fait qu’il faille désacraliser le tambour pour qu’il perde sa puissance maléfique et que l’avion de retour ne s’écrase pas au sol, que finalement, c’était encore une fois une belle invitation à l’épochè, cette suspension du jugement chère au scepticisme grec antique car après tout, pourquoi pas ? Ce qui est sûr c’est que nos aïeux du 19ème siècle auraient gagné à la pratiquer davantage en terres africaines car dans ces moments-là, je sens sourdre une légère honte d’être associée malgré moi à ces heures peu glorieuses de l’Histoire. Ceci dit, les chefs atchans étaient dans une démarche de dialogue apaisé et de réparation respectueuse avec la France, ils étaient plutôt honorés de la présence d’une ressortissante pour s’intéresser à ce sujet.


Mer de plastique
Nous avons été invités par une famille d’expats français à faire une sortie en bateau dans la lagune d’Abidjan (décidément, on est vraiment chouchoutés par les expats autour de nous), jusqu’à l’île Boulay, au Sud de la ville, qui abrite des résidences secondaires de luxe. Nous étions ravis de traverser la lagune, de voir Abidjan sous un autre jour, de passer un bon moment avec une autre famille, mais aussi dépités de voir l’état de pollution avancé des eaux. Pendant toute la première partie, on se frayait un chemin au milieu d’une mer de bouteilles plastiques en suspension. Les enjeux environnementaux autour du traitement des déchets sont vraiment colossaux et urgents ici.



Uniformes
Tous les élèves du pays portent un uniforme : bleu/blanc à carreaux en primaire et haut blanc/ bas bleu au secondaire. On était quelque peu sceptiques au début face à ce que l’on percevait comme une uniformité ennuyeuse des couleurs qui enlève de la créativité, et il faut dire que cela ne nous a pas facilité la tâche d’apprentissage des prénoms de nos élèves. Après 6 mois de pratique, nous voilà pourtant conquis. En France, le débat sur l’uniforme est politisé et polarisé (on peut imaginer que le sujet ressorte dans la campagne électorale 2027), il est souvent associé à une promesse d’ordre un peu autoritaire et suranné, ce qui occulte ses atouts pragmatiques. Pourtant, il est très pratique pour : enlever la charge mentale du choix des vêtements du matin et des conflits potentiels que cela engendre avec tes enfants, diluer les différences sociales (clairement, on serait bien en peine pour catégoriser nos élèves sur ce critère), s’affranchir du diktat de la mode et des injonctions de surconsommation une bonne partie du temps. On en viendrait presque à se demander si l’uniforme scolaire ne pourrait pas être un gage de sobriété en phase avec les enjeux de notre siècle.
Temps
C’est le sujet qui achoppe régulièrement, nous crispe parfois, nous amuse souvent, nous invite à prendre du recul toujours. C’est certain, nous n’avons pas le même rapport au temps que la quasi-totalité des personnes que l’on rencontre (et d’ailleurs on se demande bien comment survivent celles qui semblent être alignées sur nos propres normes temporelles). A la fois, on aime être bousculés par ce rapport à la temporalité inhabituel pour nous et qui nous fait vivre l’instant présent avec plus de densité, à la fois, on trouve que c’est un peu fatiguant, surtout avec des enfants. La plupart du temps, on compose avec et parfois on pose nos limites. Par exemple, on considère dorénavant que si une réunion n’a pas été annoncée au moins 24h à l’avance, on n’est pas tenus d’y assister si on avait une autre organisation prévue. Pour le reste, il faut juste intérioriser le fait que si tu as rendez-vous à 10h et que tu arrives à 10h45, tu es à l’heure…ben oui, puisqu’il est encore 10h !
Tolérance religieuse
C’est une caractéristique qui nous a marqués dès le début : les deux religions majoritaires, le Christianisme et l’Islam, qui coexistent dans les mêmes proportions à peu près dans la population, semblent vivre en bonne entente ici. Nous avons déjà évoqué le fait que les sœurs font venir des prêtres, pasteurs et imams pour l’heure d’enseignement religieux. Les chauffeurs de bus musulmans font leurs prières dans la cour de notre établissement catholique sans que cela ne pose de problème à personne. Chaque matin et chaque soir, les élèves font une courte prière en classe, de format catholique mais à laquelle les protestantes et les musulmanes se joignent sans souci. Les fêtes chrétiennes et musulmanes sont déclarées jours fériés à parts égales (ce qui double leur nombre, pour notre plus grande joie !) Le mois du Ramadan qui se termine coïncidait cette année avec le Carême et plusieurs initiatives faisaient la part belle aux clins d’œil entre les deux calendriers religieux. Certains ivoiriens disent que cela pourrait changer avec l’afflux de courants musulmans venus d’autres pays (Sahel, Golfe, Turquie, etc) plus revendicatifs, mais pour l’heure tout le monde semble profiter de cette tolérance religieuse qui fait du bien à voir quand on vient de France. Il faut dire aussi que le substrat animiste ne semble quand même jamais très loin non plus, quelle que soit la religion.
A bientôt pour des nouvelles du mois de mars !

